J'ai toujours pensé que mon 27ème anniversaire serait différent.
Original ? Nan. Après tout, ce ne serait pas la première fois. Qui peut affirmer avoir soufflé ses 20 bougies sur le dos d'une énorme dinde de Thanksgiving ?
Spécial ? Oui. Pourquoi ? Bonne question. 

Moi qui suis habituée aux pulls et parfois même aux premiers flocons de la saison le jour de mon anniversaire, j'ai eu droit à une météo diamétralement opposée : un beau soleil et un thermomètre à deux doigts d'exploser. Je n'en demandais pas tant madame Météo. Si, si, j'insiste. Parce que, si j'apprécie la marque de bronzage sur mon postérieur, sans vouloir vous offenser, la chaleur caniculaire, là, maintenant, tout de suite, c'est moyennement supportable. Du coup, tout prétexte étant bon pour passer quelques minutes sous la climatisation et bien que n'ayant absolument pas les moyens de dévaliser les jolies boutiques huppées du nord de Seminyak, on a adopté la technique aussitôt-sorties-d'un-magasin-aussitôt-rentrées-dans-le-suivant.
... Jusqu'à un temple en bord de plage... qu'on a finalement jamais trouvé ! C'est pas faute d'avoir tenté l'option je-le-guette-depuis-la-plage... Tout ce qu'on a gagné c'est de se brûler la plante des pieds sur le sable bouillant bouillissimant. Le Potato Head (le restaurant-bar-boîte-de-nuit envisagé pour le soir) non plus, on l'a pas vu. Bref, après un arpentage de sable interminable, on est enfin retombées sur une petite rue, sauf qu'on était perdues ! La chaleur, notre incapacité à se géo-localiser et ma tong cassée depuis trois semaines (à ma grande surprise, on trouve plus de 1-tongs 2-pas chères en France qu'à Bali !), c'en était trop ! Je me suis énervée toute seule sur place, de manière un peu trop expressive, peut-être... assez, du moins, pour attirer l'attention d'un couple d'occidentaux en scooter. "Vous allez bien ?" ... Oups !

Affamées et dégoulinantes, on s'est arrêtées à Cendana, un restaurant pas trop loin de la plage où j'avais déjà mangé avec mes copines du programme de bénévolat. Vous désirez ? Une table à l'ombre et votre piscine, s'il vous plaît. Piscine dans laquelle on a sauté dès notre commande enregistrée.

Après manger, les filles voulaient profiter une dernière fois de la plage. Personnellement, je préférais l'option piscine de l'hôtel que d'avoir du sable collant infiltré dans mes moindres recoins. Une fois débarrassée du Balinais qui m'a tenu la conversation pour mieux me vendre ses peintures par la suite, j'ai enfilé mon maillot et oooh... bonne surprise : j'avais la piscine pour moi. 
Seule, dans l'eau, les yeux rivés sur la fleur de frangipanier que je faisais tourner entre mes doigts, j'ai repensé à cette expérience incroyable qui touche à sa fin, à toutes les personnes très généreuses qui m'ont permis de la vivre et à toutes les belles rencontres qui resteront gravées en moi. À Bali, oui, mais en France, avant, aussi. Toutes les personnes qui ont décelé mon potentiel bien avant que je n'en prenne conscience, qui m'ont fait confiance, qui m'ont appris à donner le meilleur de moi-même. Toutes les personnes-obstacles en travers de mon chemin aussi car ce sont elles qui m'ont poussée à aller toujours plus loin, à dépasser mes propres limites, à prouver - me prouver - que j'étais capable. Tous ces êtres humains qui ont fait de moi ce que je suis aujourd'hui, tous ces êtres humains à qui j'aimerais dire MERCI.
Une partie de moi a, bien sûr, envie rentrer pour serrer mes proches très fort dans mes bras, mais l'autre est terrifiée. Terrifiée de quitter cette île paradisiaque et cette culture tellement respectueuse, terrifiée à l'idée de devoir affronter la peur et l'avenir incertain qui l'attendent en France.
Ça fait deux semaines, jour pour jour, que le sang a coulé, deux semaines que mon pays s'est embrasé. Coupable. Oui, je me sens coupable d'avoir vécu l'une des plus belles expériences de ma vie pendant que mon pays plongeait dans l'horreur. Courir après la moindre connexion wifi pour se tenir informée, lire les articles de presse et les portraits - tous les portraits - des victimes pour mettre un nom et une vie sur un visage corps inanimé, et appréhender le moment, une fois rentrée, où l'on me reprochera de ne pas pouvoir comprendre parce que je n'étais pas là. Si ma bulle paradisiaque m'a protégée de la peur et l'angoisse, être expatriée n'en reste pas moins difficile dans ces moments-là. 
Arrêter. Expulser. Bombarder. Tuer. Ce sont les réponses immédiates que le gouvernement a trouvées. Et moi dans tout ça ? Je ne suis ni ministre, ni soldat. Bien sûr qu'il faut réagir. Mais qui s'intéresse au problème de fond ? Qui s'intéresse aux futures générations ? Les enfants d'aujourd'hui qui tiennent entre leurs petites mains le monde de demain. Les potentielles bombes à retardement. On ne naît pas monstre, on le devient. Si le mal s'apprend, alors le bien aussi. Et si c'était ça mon rôle ? Après tout, j'ai vu une lumière briller dans les yeux des adolescents en quête d'identité à qui j'enseignais lorsqu'ils réalisaient que, contrairement à ce qu'ils ont entendu toute leur vie, ils étaient capables, j'ai lu les mots d'un élève qui a découvert que, malgré le peu de temps qu'il lui restait pour rédiger et rendre son mémoire, il avait obtenu une excellente note, j'ai eu droit au sourire émail diamant de mon "petit nerveux" deux semaines seulement après le conflit du crayon de couleur. Ce que ça m'a demandé ? Des regards, des sourires, de la patience, de la détermination, de l'énergie. Beaucoup d'énergie. Quand je vois une petite étincelle, je ne peux pas m'empêcher de la transformer en feu de joie. J'ai ça en moi.
1h. Seule, dans l'eau, les yeux rivés sur la fleur de frangipanier que je faisais tourner entre mes doigts. 1h. C'est le temps qu'il m'a fallu pour réaliser que, oui, mon rôle à moi c'était peut-être ça : ENSEIGNER.

Le temps de revêtir nos plus belles robes de soirées (les seules qu'on a emmenées), on est parties, en taxi (pour être sûres d'arriver à bon port !), en direction du Potato Head, le célèbre restaurant-bar-boîte de nuit de Seminyak. En voyant l'important dispositif de sécurité à l'entrée et la longue allée de haies guindée, on a commencé à flipper. D'autant que, ce soir-là, le DJ Mr. Scruff était en concert dans l'établissement alors, rien que pour pouvoir rentrer, il fallait se déposséder de 100,000 IDR (6€, un prix exorbitant par ici). Heu... on aurait peut-être dû vérifier les prix avant de se lancer, nan ? Et puis, Hugo et Peggy (le couple de montpelliérains que l'on a rencontré à Pemuteran et revu à Amed) sont arrivés, on a demandé à voir la carte et nos doutes se dissipés. 
Le cadre était magnifique : la décoration toute en volets, le restaurant ouvert sur la piscine éclairée et la mer, la musique du DJ en fond, le personnel super sympa, la nourriture trop bonne et quatre personnes qui ont marqué mon expérience à Bali, assises là, autour de moi. J'ai même eu droit à un dessert d'anniversaire avec "Happy Birthday Tifany 27th" écrit au cornet. C'était tellement beau et bon que j'ai pardonné la double faute d'orthographe dans mon prénom. À la fin du repas, on est partis explorer les lieux : l'espace bar, la boîte de nuit avec le DJ derrière les platines, l'extérieur. C'est d'ailleurs là qu'on a choisi de poser nos fessiers, sur des fauteuils avec coussins au bord de la piscine. Le pa-ra-dis !

Ce 27ème anniversaire avait vraiment quelque chose de spécial.
J'en ai encore des étoiles plein les yeux. Je ne pouvais pas rêver mieux.