‘‘Aaaaaaaah...’’
Ce bruit bizarre, c’est la prof de yoga qui expire en tirant la langue (oui parce que j’ai assisté à mon premier cours de yoga !). Comme c’est censé être une expiration de bien être, ça donne un son proche d’un début d’orgasme... heu, je suis vraiment obligée de faire pareil ??? Ce cours m’a permis de me rendre compte à quel point j’ai perdu ma souplesse et a ouvert la porte à une phase nostalgique de l’époque où je pouvais faire le grand écart et monter mon pied arrière à ma tête sans échauffement. Phase qui a elle-même engendré un début de dépression. Dépression qui va à l’encontre totale de l’effet de bien être recherché lors d'un cours de yoga ! Bon, heureusement, un petit coup d’œil sur la vue depuis mon tapis a suffi à mettre un terme à mon gros chagrin. Intuitive Flow est située sur les hauteurs d’Ubud, dans une salle entourée par des immenses baies vitrées. Autant dire que la vue est ma-gni-fi-que ! Quand la prof nous a demandé de focaliser notre regard sur un point fixe pour garder l’équilibre, oh, j’ai choisi le joli palmier au loin, sur la colline en face de moi. Et puis, tant qu’à s’initier au yoga, autant jouer la carte des énergies à fond les ballons et choisir un jour très particulier : la pleine lune ! (jour très important pour les Balinais)

Comme j’ai épuisé ma réserve de dollars, j’ai fait mon premier retrait aujourd’hui. 1,500,000 roupies. À la vue de tous ces 0, mon cœur s’est emballé. Je les ai recomptés au moins trois fois pour être sure que mon compte bancaire n’allait pas être dévalisé. Bon, après conversion, c’est tout de suite moins impressionnant : 1,500,000 roupies, ça ne fait ‘‘que’’ 100€.

Dans l’après-midi, on a enfin rencontré nos binômes, Joanne et moi. Gudmunda (islandaise) et Pamela (mexicaine) sont là depuis deux mois. Savoir que Pamela est rodée, après la journée d’hier, j’avoue que ça m’a rassurée. En plus, comme notre classe (les 3-4 ans) avait de nouveau piscine, on allait pouvoir observer la classe des filles (les 5-6 ans)... hum, ou pas ! Contrairement à ce qui a été dit à Pamela, le cours de piscine c’est jeudi, pas aujourd’hui. Aaaaaaaah... (non ceci n’est pas une expiration de bien être toute langue dehors, mais plutôt un cri de désarroi, en mode je-sens-le-sol-se-fissurer-sous-mes-pieds-,-trop-de-désorganisation-va-finir-par-me-tuer !)
Pendant que Pamela a préparé deux activités sur le tas, je suis allée faire un tour dans la classe des filles (binôme indigne que je suis !) assister au cours le plus improbable de toute ma vie : le modeling (=mannequinat) ou comment apprendre à des enfants de 4-5 ans à défiler comme des tops models !!! Quatre rangées, deux pour les filles, deux pour les garçons. Les enfants avancent deux par deux, posent (oui oui, POSENT !), partent chacun(e) d’un côté, posent, se croisent, posent, reviennent vers le centre, posent et repartent vers le fond de la salle. D’abord les filles, puis les garçons. Je crois que ce qui nous a le plus choqué, Joanne et moi, ce sont les poses. Deux pour les filles, deux pour les garçons. Les filles ont les mains sur les hanches, les épaules en arrière (très en arrière... la position pas naturelle du tout, quoi !) et le pied droit ouvert à 90°C. Pour la deuxième pose, le haut du corps ne bouge pas, elles inversent juste la position de leurs pieds. Le tout la tête haute et le sourire aux lèvres, sous peine, dans le cas contraire, d'être réprimandées par la prof (oui apparemment, à Blahbutah, prof de modeling, ça existe !). Les garçons, eux, bougent surtout le haut du corps. Position n°1 : ils croisent les bras, le regard sérieux (un peu à la charmeur-tueur). Position n°2 : ils gardent un bras sur le ventre et placent le pousse et l’index ouverts à 90°C sous le menton (en mode beau gosse). Bien sûr, histoire de créer une variante, les bras sont interchangeables. Si, au début, c’est marrant parce que 1-ça paraît tellement improbable d'apprendre à défiler à des enfants, 2-c’est tellement mignon de voir des petits jouer les grands, ça devient vite déroutant. Il y a un côté sexualisation qui nous a vraiment perturbées, Joanne et moi.
De retour dans la salle d’à-côté, j’ai assisté à une cérémonie en l’honneur de la pleine lune. Les enfants étaient assis par terre, sur plusieurs rangées, avec un morceau de tissu enroulé autour de la taille (identique aux ceintures portées par-dessus les sarongs), quelques fleurs et une tige d’encens devant eux. Encore une fois, je suis fascinée par le respect dans lequel ils ont participé à la cérémonie, la dévotion avec laquelle ils ont récité les prières et reproduit les gestes de leurs institutrices. La cérémonie s’est terminée un peu à la manière du rituel dans les bassins d’eaux sacrées du temple Tirta Empul : les institutrices versaient de l’eau dans les mains des enfants qui la buvaient plusieurs fois, puis qui l’appliquaient sur le haut de leur visage.
Une fois la cérémonie finie, on est passées aux deux activités improvisées par Pamela, sur le thème des animaux. Le but : leur apprendre les mots ‘‘giraffe’’ et ‘‘elephant’’. Comme ils n’ont que 3-4 ans, adieux les explications grammaticales et les exercices de conjugaison, bonjour créativité et imagination ! Au programme du jour donc, le coloriage d’une girafe et la réalisation d’un éléphant à l’aide d’une feuille de papier, d’un peu de peinture, d’un pinceau, de petites mains, d’un stylo noir et, comme je le disais, de beaucoup d’imagination. Pamela leur a mis un modèle de girafe jaune aux tâches marron au tableau (leur tout petit tableau, plus petit que celui avec lequel je jouais quand j’étais petite). Mais j’ai découvert qu’en matière de créativité, nos petits bouts aussi étaient particulièrement bien calés ! (ou alors c’est moi qui ne sait pas qu’il existe plusieurs variétés de girafes : des rouges, des oranges, des arcs-en-ciel, des sans tâches...) Il y en a quand même 2-3 qui m’ont impressionnée : la couleur et les tâches de leur girafe sont bien présentes, conformes et en plus ils dépassent pas !!! Un peu en mode les enfants du personnage ‘‘le blond’’ de Gad Elmaleh... sauf que, vue leur couleur de peau, c’est scientifiquement pas possible ! Au bout de la table, il y avait une pitchoune, le crayon à la main, qui ne touchait pas sa feuille. Une ‘‘élève perplexe’’. Je me suis assise à côté d’elle, je lui ai emprunté son crayon et j’ai commencé à colorier sa girafe. Je l’ai regardé, je lui ai tendu son crayon et je lui ai souri. Elle a repris le crayon et commencé à colorier. Lorsque la girafe était jaune du bas du cou à la pointe des oreilles, j’ai renouvelé mon expérience avec les tâches. Incroyable mais vrai, ce petit bout de chou joufflu (un cas peu fréquent à Bali) a fini dans le top 3 des meilleurs coloriages de l’après-midi. Et moi, j’ai franchi la première étape de ce que je suis venue apprendre à Bali : il n’est pas utile de parler la même langue pour se comprendre, pour apprendre. 
Une fois la girafe terminée, place à l’éléphant. Après les avoir fait répéter le mot plusieurs fois, j’ai appris, en même temps que les enfants, à réaliser un éléphant avec une main. Le principe : 1-on étale de la peinture bleue sur la paume de sa main, 2-on la plaque contre la feuille, 3-on obtient un joli petit éléphant de profil (le pousse représentant la trompe, les quatre autres doigts les pattes) auquel on rajoute l’oreille et l’œil au stylo noir une fois la peinture sèche. Je vais me remettre au babysitting, moi, je crois, histoire de rentabiliser mes nouvelles connaissances !
Au moment de partir, je me suis faite encerclée par tout plein de petits bouts de choux, la main tendue vers la mienne. Je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qu’il m’arrivait que déjà l’un d’entre eux avait attrapé ma main pour lui faire un bisou et la poser sur son front. Au total, j’ai eu le droit à 12 petites mains attrapant la mienne et 12 petits bisous. Ainsi qu’à la liquéfaction de mon cœur devant tant de respect et d’amour. J’ai découvert par la suite que c’est une marque de respect envers leurs aînés. Ils le font avec leurs enseignants, mais aussi avec les membres de leur famille, comme leurs parents ou leurs grands-parents, par exemple.

En rentrant de cette première vraie journée d’enseignement particulièrement chargée en émotions, pas le temps d’atteindre la maison que j’ai croisé mes coloc’s, en route pour Kopi Desa, l’un des deux cafés-restaurants du village. Bon, ben, mon gel douche et mon déodorant attendront... Mon club sandwich et mon thé glacé au citron étaient bien bons.

Le soir, appareil photo en main, alors que j’étais concentrée sur mon shooting intensif de la pleine lune, j’ai senti un truc atterrir sur mon pied. Et là le temps s'est arrêté de tourner. J'ai vécu deux minuscules secondes aux allures d'éternité en mode monologue intérieur : ‘‘Qu’est-ce que je fais ? Je crie ? Je crie pas ? Je regarde ? Je regarde pas et je secoue mon pied comme une dingue en espérant que la créature monstrueuse ne se soit pas aimantée ?’’. Et puis, je me suis ressaisie (du moins, j'ai essayé !) et j'ai tenté de me convaincre que ça devait juste être un gecko tombé du plafond. Je regarde ? Allez, prends ton courage à deux mains, louloute, et regarde. Ah ben c’était PAS un gecko ! C’était beaucoup plus gros. C’était... une grenouille ! Heu... quand je vois la hauteur de la terrasse par rapport aux bassins de poissons du jardin, je me dis que j’ai rencontré le Usain Bolt du saut en hauteur dans la catégorie batraciens ! Joanne m’a dit que j’aurais dû l’embrasser. Qui sait, après tout, je viens peut-être de passer à côté du prince charmant...